Lieux clos

Lieux clos est un projet qui regroupe plusieurs nouvelles qui retranscrivent un enfermement des protagonistes qu’il soit physique, mental, ou social. Des enfermements vécus en les supportant, en les déjouant, ou en les explosant.

Extraits :

Pizza Youpi !

J’émerge doucement. La salle est bondée, c’est le service de midi. Ce restaurant aux allures de self, de cantine, avec ses assiettes en carton me flanque la déprime, je ne m’y suis jamais fait… Coincé ici depuis un moment, avec ces mêmes vieilles choses constamment sous les yeux… les guirlandes « bonne année 2010 » qui n’ont pas été décrochées depuis, une scène dans le fond avec des instruments de musique à l’abandon pour les rares soirées karaoké…  comme la fête de la musique et sa soirée Play-back, où seuls les enfants participent, et quelques parents bourrés. Tous ces évènements, ces fêtes… on se demande pourquoi les gens viennent les passer ici… fêtes des mères, des pères, des matchs de foot, de rugby, la St Patrick et sa bière de printemps offerte… Noël, Pâques…. les anniversaires… les enterrements de vie de jeune fille, de garçons… mais quelle personne raisonnée voudrait enterrer sa vie de jeune fille ou de garçon ici… Pour l’instant le personnel s’active aux fourneaux, en salle, à la caisse… Kuan-ti, le patron, a le teint livide, avec sa carnation orientale cela rend un effet bizarre, comme s’il était vert-de-gris… il est en train d’enjoindre les gens à se resserrer et partager la même table pour optimiser l’espace… Je sais pourquoi il est dans cet état… il a reçu un appel de Monsieur Mantelle, le directeur général de « Youpi ! » une petite chaîne de restaurants à volonté implantés dans différentes banlieues …  déclinés sous tous les genres : Sushi Youpi ! Youpi Moules-frites ! Youpi Burger ! Et notre restaurant à nous : Pizza Youpi ! Au téléphone, Mantelle a prévenu Kuan-ti de sa visite dans la journée… Cet homme un brin paternaliste, aime se rendre sur place voir si « ses p’tits gars besognent ». Selon lui, ces buffets à volonté c’est un « business » qui marche parce que « plus les gens sont pauvres, plus ils sont contents de balancer du fric pour de la merde à profusion » et c’est sur cette belle équation que tout repose. Mais la dernière fois il a passé un savon à Kuan-ti, l’a même menacé de ne pas renouveler le contrat de franchise, prétextant que ce restaurant-là n’était pas assez « bankable » et ne rentrait pas dans l’objectif économique, du moins pas autant que les autres. Mantelle voulait que Kuan-ti « appâte plus de couillons » en faisant de nouveaux trucs, alors il a suivi les ordres en lançant des pizzas sucrées, banane-Nutella, pomme-caramel, puis deux nouvelles marques disponibles à la fontaine de boissons, pour régler ainsi les batailles incessantes entre les consommateurs de Coca Cola ou de Pepsi ; il a même été jusqu’à péter une cloison pour avoir plus de tables, plus de couverts et ouvrir aussi un guichet Drive ; puis il a monté un site, une page Facebook de la pizzeria, y annonçant des soirées loterie où l’heureux gagnant pourrait repartir avec une bouteille de JB, ou de pastis 51 de 5 litres… Mais à cette heure les gens s’en foutent pas mal de tous ces détails et en tout cas ceux qui sont là ne pensent qu’à bouffer notre buffet de pizzas à volonté.

À la table du fond, j’aperçois Christopher, enfin, Kiki. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu… Pourquoi j’y suis attaché ? Parce qu’il fait partie du décor, depuis ses 12 ans, qu’il a fêtés chez nous… je l’ai vu grandir, à raison d’une visite par mois, deux à trois quand ça va moins bien. Lui, il trouve chouette notre restaurant  Pizza Youpi ! … à tel point que c’est ici qu’il a réuni, trois ans en arrière tous ses amis pour leur crier haut et fort : Le sexe du bébé est un gars ! Je peux être content ! Et si ça fait longtemps que je l’ai pas vu c’est parce qu’à force de trimbaler des sacs de ciment dans le hangar poussiéreux de son boulot il a perdu 40 % de ses poumons. Comme il dit : c’est triste quand on a la quarantaine et qu’on est non-fumeur.  À l’époque où c’était encore qu’un gamin il arrivait ici en nage, parce qu’il avait crapahuté toute la journée à Fifouland, qui se situe dans la même zone que nous, une station de jeux couverte pour enfants soi-disant… Moi qui ai le présentoir à prospectus sous le nez toute la journée et vu la photo, je dirais plutôt : un abattoir où les gens viennent entasser et tuer leur ennui… des parents agglutinés sur des tables à café serrées les unes contre les autres pour un gain de place, et des gamins qui se jettent dans des bacs remplis de boules de couleur en plastique depuis un toboggan, une échelle de pompier, une corde à nœuds à laquelle ils feraient mieux de se pendre… voilà Fifouland… en tout cas aujourd’hui Kiki est là et il a l’air d’aller bien malgré tout. Il est avec sa femme et « son gars ». Après une discussion endiablée sur le fait qu’il faudrait aller chercher les chômeurs et qu’on leur mette un bon coup de pompe dans le cul pour qu’ils s’activent, la petite famille s’apprête à quitter la table. Avant leur départ, Kuan-ti, avec le même air déconfit que tout à l’heure, me sort de mon terrarium pour prendre une photo avec le p’tiot. Nous, les animaux exotiques, c’est à ça qu’on sert ici… il faut qu’on marque, que les gens se rappellent de nous plus que du CD tube de l’été avec la piste numéro 12 qui saute et tourne en boucle sans que personne ne se rende clairement compte que ça rajoute à la pression ambiante, des assiettes en carton, du goût des pizzas pourtant faites maison et dont le goût rivalise avec celui des pizzas industrielles surgelées de mauvaise qualité… C’est dur d’amener du bonheur quand des gens qui ont des vies tristes, dans un pays à ce que j’entends mal foutu, se concentrent tous dans ce genre de lieux  « conviviaux et pas chers » et qu’il faut que tout le personnel, y compris nous, se décarcasse pour leur faire oublier : qu’ils bossent comme des chiens, qu’ils s’emmerdent comme des chômeurs, des zonards, ou que leur famille nombreuse pèse sur leurs épaules. Alors il me sort, et c’est bien un des seuls moments où je ne me gonfle pas et ne change pas de couleur, chose que je ne peux pas réprimer quand je suis en état de nerf ou en danger ; pour ce gosse ça me fait plaisir et surtout de voir la petite lueur dans les yeux de sa mère et de Kiki avant qu’ils ne s’en aillent.

Moi j’ai jamais connu mes parents et je m’en plains pas. Je suis né dans la grande animalerie Tropico, exposé très vite au rayon des reptiles. Avec ma bague à la cheville j’étais le numéro 727. À côté des serpents matriculés en 600, avec qui on se cherchait à travers la vitre de nos cellules mitoyennes. On bouffait dans nos gamelles, néon cru la journée pour que les humains nous toisent,  extinction des feux à 21h30 une fois que le gros Gilbert du ménage avait fini de passer la mop.  Des journées semblables… qui s’enchaînent, claustrés à 10 dans le même putain de parallélépipède, à déféquer, manger et dormir sur le même sol… jusqu’au jour où la famille Xun, propriétaire du restaurant Pizza Youpi !, a débarqué.  Kuan-ti le père de famille avait déjà acheté son perroquet femelle, la 211, très rapidement renommée Yoa, puis Quinn la mère avait choisi le 654, un python qui ne m’aimait guère à l’époque,  rebaptisé Lee. Un prénom qu’il n’a jamais pu blairer surtout quand Yoa le piaillait dans tout le restaurant : Lee ! Lee ! Lee ! Moi, c’est leur enfant Ushi qui m’a choisi,  ses parents lui conseillaient la 784, une caméléonne noire, rayée rouge, plutôt bien roulée, mais non… lui, il me voulait moi parce que j’étais un caméléon vert avec des gros yeux, comme un des  personnages de son jeu vidéo Bloody Roar, un jeu où des humains mutent en animaux pour combattre. J’ai donc hérité du prénom de l’homme-caméléon : Busuzima.

C’est vrai que Lee avait un caractère de merde mais je l’aimais bien. Même si je ne le laissais pas transparaître, une espèce de réflexe que j’ai gardé de l’animalerie,  un sentiment d’appartenance et de défense de ma race, un sentiment débile au fond… surtout que pour moi c’est comme si elle était éteinte… puisqu’enfermé ici je n’en reverrai pas un seul membre avant de crever.  Ça c’est un symptôme de solitude horrible comparé à kiki qui se plaint tout le temps de la sienne alors qu’il vit parmi ses semblables. Mais maintenant que Lee est mort alors je peux bien le reconnaître, oui, je l’aimais cet abruti…  Tout ça à cause d’un morveux dont la mère le forçait à finir la part de pizza qu’il avait choisie, la  Bourguignonne aux escargots. On ne gâche pas la nourriture, tu sais qu’il y a des enfants qui meurent de faim dans le monde ? Il s’est pas résigné à la bouffer malgré tout le poids du tiers monde qu’on venait de charger sur ses épaules… Quand elle a eu le dos tourné il a levé le couvercle du vivarium de Lee qui pionçait,  y a jeté sa part.  Et Lee, le Roi des cons, s’est réveillé, s’est posé devant la part reluquant l’escargot enduit de persil et de beurre rance : Celui-là je me le fais.  Je lui ai dit que c’était pas une bonne idée, il s’est foutu de ma gueule, a ajouté qu’il ne comptait pas attendre sa souris hebdomadaire pour se caller une dalle.  Il l’a bouffée, m’a regardé provocateur : tu vois c est pas la p’tit bête qui mange la grosse,  il s’est couché pour digérer et il s’est jamais réveillé… Yoa jasait : Lee ! Lee fatigué ! Lee fatigué ! Lorsque les Xun s’en sont aperçus, ils sont venus le retirer.  La cage vitrée est restée vide depuis…  On s’attend d’un jour à l’autre à voir quelqu’un le remplacer.  Un autre serpent ? Un iguane… je ne sais pas qui ils vont nous ramener… Une mygale peut-être… En attendant je vais me rendormir, y a que ça à foutre de toute façon… Je ferme les yeux en essayant d’oublier la piste douze qui tourne en rond sur elle-même : On va s’aimer, on va danser, oui c’est la vie lalalalalaaa… 

[…]

Douche Froide

Mathilde marque un temps avant de repousser la porte de l’appartement qu’elle partage avec sa mère. Dans la rue elle croise des passants… tous avec leurs visages anonymes. Elle sait que ça ne va pas durer, qu’une fois qu’elle aura rejoint l’arrêt du car qui passe par le périphérique lyonnais pour se rendre dans les petits villages de L’Ain, les visages connus réapparaitront, indubitablement.

Quand elle doit se rendre pour le week-end  chez son père, Mathilde attend le car sur le grand axe à deux pas de chez elle. Elle se pose, ferme les yeux et écoute les turbulences du trafic. Chaque voiture qui passe lui assène une gifle d’air. Elle imagine que tous ces engins la percutent et la renversent… Attendre le bus en horaire du soir lui revient à se suicider fictivement une bonne centaine de fois. Quand l’autocar arrive, elle l’entend aux bruits de ses freins fatigués et de son souffle lourd qui s’écrase puis adhère à son visage avec mollesse.

Dans le bus, Mathilde s’est assise à l’avant pour éviter de croiser le regard des gens qui se rendent à la même destination, difficile de les éviter autrement qu’en choisissant l’un des premiers sièges puisqu’ils ont tous la fâcheuse habitude de prendre les places au milieu,  poser leur fesses tournées au trois quart, les uns en direction des autres pour qu’entre eux se répande la rumeur, comme un courant électrique qui se serait perdu, sorti ici d’un fil dénudé et qui erre là sans chemin, sans cible précise, jusqu’ à s’amenuiser. Tous ces gens du voisinage… ces gens qui l’ont vue grandir, qui lui jettent parfois un regard plein d’une espèce de compassion quand malgré tous ses efforts elle ne parvient pas à les éviter.  Tous ces gens-là, la connaissent… elle le sait, ça se ressent, même si elle est incapable d’attribuer des noms à ses visages désolés d’avance pour elle… ces mêmes yeux désolés qui ont surement déjà vu son père lors d’un quatorze juillet, un feu de la st Jean, ou une autre fête, dont le but mal dissimulé des mâles qui s’y rendent est de se saouler en bonne et due forme. Mais Mathilde le sait, contrairement aux autres pères qui savent s’arrêter à la limite de l’obscène, ces autres pères, ceux qu’elle aurait rêvé d’avoir juste parce qu’ils ont conscience que s’ils se mettent dans un état qui outrepasse le pathétique, c’est toute la famille qui est mise au pilori de la bourgade. Son père à elle, à chaque fois s’entête à aller au plus bas. Combien de personnes l’ont observé vomir tout son soûl dans le jet d’eau place publique. Combien ont su qu’il s’était fait réveiller par la milice locale dans les toilettes publiques, le pantalon plus souillé que les couches d’un enfant en bas âge… en filigrane tous ces gens devinent ce qu’engage à vivre ou du moins à partager, ne serait-ce qu’un week-end, du temps en commun avec ce genre d’énergumène.

Elle sonne à la porte d’entrée. C’est sa belle-mère qui vient lui ouvrir. Mathilde sait que cette femme la déteste, elle, cette enfant qui n’est pas le sien. Elles s’échangent brièvement un sourire forcé qui remplace un bonjour et se dirigent au salon par le couloir. La porte du bureau de son père est entrouverte, on aperçoit un calendrier pornographique dans le fond de la salle, un calendrier qui ne sert plus à dater les jours depuis bien longtemps, puisqu’en en-tête y est imprimé dans un rose parodique « Les gros bonnets1996 ».

Elle sait que tout ça sera supportable, car comme les éphémères une fois leurs larves éclosent, elle n’est là que pour quelques heures perdues dans un week-end.  Week-end… week-end… ce mot que tous les autres élèves du collège n’arrêtent pas de répéter toute la semaine pour mieux le hurler le vendredi… Mais elle voit bien dans les yeux de Gaëlle et Romain, qu’elle ne connait guère que pour être eux aussi des enfants de couples divorcés, qu’ils expriment les mêmes réserves à l’égard de cette formule : Week-end…  Encore deux ans, deux ans de visites obligées par l’avocat, la justice, et toutes ces choses habillées en robe noire et col blanc qui sauraient faire bien assez de problèmes à sa mère si elle ne s’y rendait pas… Deux ans encore… jusqu’au jour où elle aura atteint ses seize ans et ne sera plus obligée de rien…

Dans le salon Mathilde fait la bise à son père, il est avachi dans le canapé, c’est elle qui est forcée de se pencher pour le saluer… elle ne vaut même pas la peine qu’il pousse l’effort jusqu’à se redresser droit debout dans ses charentaises mâchonnées par le chien. D’ailleurs le chien déboule de la cuisine et lui saute sur la jambe et commence à s’astiquer… ce corniaud ne sait faire que çà… Ça lui rappelle la fois où à Noël son père lui a annoncé que faute de budget elle n’aurait pas de cadeau cette année… passe encore… mais quand elle a vu que sa femme et lui s’en étaient offert et que… le chien… le chien… avait reçu une peluche énorme… et l’étiquette du prix qui pendouillait accrochée à l’oreille affichant cent indécents  euros… et tout çà pourquoi ? Pour passer ses journées à se frotter dessus et voir dégouliner ce machin blanchâtre des orbites du pauvre nounours. Un jour son père avait surpris lui aussi cette scène d’accouplement et avait ajouté à l’ambiance sordide : « Regarde-le ce cochon-là… Moi j’ai pas la chance de pouvoir faire ça à longueur de journée, la vie de rêve quoi ! » La vie de rêve…

[…]