Clystère/Stercoraire

Clystère est roman dont j’ai fini d’écrire le premier jet, et qui me prend un temps monstre en retravail. C’est l’histoire d’un anti-héros dans la société actuelle, qui se frotte au « non suivi » hospitalier d’une maladie mentale, à un système éducatif en roue libre, au monde du travail dégénérescent, à un Pôle Emploi inactif. Le premier volume relate une descente aux enfers du XXIe siècle ; le deuxième, Stercoraire (toujours en cours d’écriture) suit le protagoniste dans sa marginalisation.

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Adaptation BD extraite du chapitre 2/partie 1 : ici

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Extrait chapitre 3/partie 1 : GAME OVER

Ces temps-ci, je ne fais plus que jouer ou fuir dans le sommeil… Je change de décor, d’époque, de lieu, d’écoulement de temps, autres que ceux que nous partageons au quotidien sans les comprendre vraiment…
Depuis 8 mois que j’ai arrêté la fac je n’ai pas mis les pieds dehors. Catherine, qui n’est plus qu’accessoirement ma copine, ça dépend de son humeur, s’est un peu transformée en coloc depuis qu’elle vit sur le clic-clac du salon. Elle se charge des courses et des sermons sur mon comportement immature et destructeur ; faut dire, je ne fais pas beaucoup d’efforts, je ne quitte plus mon pantalon de jogging et en plus de ça je ne prends plus qu’environ une douche par semaine… J’ai chopé une mycose à l’entrejambe et même moi je trouve parfois que mes odeurs sont un peu fortes… Sans compter qu’on ne peut plus marcher dans notre chambre, enfin ma chambre maintenant : de la vaisselle badigeonnée de mayo, des mouchoirs pleins de sperme entre autre, mon linge sale, une serviette de bain moisie, des capotes usagées qui datent, des piles de livres, de BD, de CD, des emballages de pizzas, des feuilles volantes, des briques de jus de fruits écrasées, des sacs plastiques de supermarché eux aussi remplis de détritus, des boîtes de conserves qui dégueulent de cendre et de mégots, des canettes de bière éventées, comme d’autres renversées sur le parterre collant… Ces tas d’objets jonchent le sol et je les repousse du mieux que je peux pour qu’ils n’empiètent pas sur mon matelas posé au milieu de la pièce. À ses pieds, l’unité centrale et l’écran de mon ordinateur. Je vis assez bien dans mon encombrement, mes déchets, et quelque part je comprends que ça ait forcé Catherine à s’éjecter dans un endroit plus sain.

Il y a à peu près trois mois que j’ai essayé de mettre de l’ordre… Mais en passant l’aspirateur je lui ai fait gober des trucs trop gros, je l’ai ouvert pour retirer ce qui le bouchait, et en forçant un peu j’ai éventré le sac rempli de poussière, de cheveux et de miettes d’on-ne-sait-pas-trop-quoi. J’ai tout laissé en plan, avec cette impression que les choses seraient irréversibles… Comme si je ne pourrais plus jamais ranger cette chambre, comme si je ne pourrais plus jamais sortir de cet appart ou recevoir un coup de fil de mes potes de fac que j’ai pas revu …
Surtout qu’en ce moment je passe mon temps sur Minecraft, un jeu aux graphismes minimaux et texture rétro. Des tas de gens hurlent en majuscule sur les tchats que CE JEU EST MOCHE, mais ils n’ont rien compris… L’univers cubique est uniquement conçu en blocs… Des blocs de sable, de terre, de roche, d’eau, de lave, des blocs ! Des blocs ! Il n’y a rien de plus jouissif. C’est un rêve de gosse que de se balader, de vivre à l’intérieur de ces constructions LEGO. On peut y sculpter de véritables statues. Certains membres de la communauté deviennent des modélistes acharnés, partagent leurs œuvres d’art sur le réseau et collectionnent les pouces verts sur YouTube. Un groupe de ravagés de la cafetière a même reproduit un village du Seigneur des Anneaux, avec près de 2500 heures de construction cumulées.
Dans ce jeu, en début de partie, le joueur est démuni et pour tout outil il ne dispose que de ses mains… C’est un genre de Cyber-Robinson-Crusoé. Il comprend vite que le monde se peuple de monstres la nuit… Alors tout le décor devient une ressource exploitable qu’il peut transformer en remparts, structures de défense ou armes diverses. L’instinct de survie pousse parfois à s’emmurer le temps d’une nuit pour se faire oublier des monstres… Couper du bois, se créer un abri, chasser du bétail pour se nourrir… Il n’y a pas de réel objectif, c’est un sandbox : un jeu qui ne dispose pas d’obligation mais de possibilités…. Se fixer ses propres buts… Se définir en tant que joueur par ce que l’on fait…
Ce jeu est encore mieux en multi-joueurs. J’y ai rencontré des gens géniaux comme « Gorak » , avec qui j’ai construit – ou, pour utiliser notre langage, crafté – le système ferroviaire automatisé d’une mine qui se trouvait dans le ventre d’un volcan. Tout ça à l’aide d’un micmac de boutons poussoirs, de leviers, de rails et d’une sorte de poudre conductrice appelée Red Stone. Les didacticiels que nous avons dû assimiler étaient nombreux, mais plus on comprend, plus c’est grisant. Il nous a fallu près d’une semaine IRL (in real life) pour y arriver. J’ai rencontré d’autres joueurs dont « Camille_Case ». Elle déborde d’imagination en matière de création d’engins de destruction : canons à TNT, balistes, qu’elle ne cesse d’améliorer, d’automatiser… Mais sa chapelle Sixtine c’est sûrement sa tour à monstres, celle où les bestiaux, attirés, tombent dans une fosse remplie de magma, qui après avoir été réduits en bouillie laissent échapper les trésors qu’ils détenaient. Lesquels, grâce à une rivière souterraine et canalisée par nos soins, sont conduits dans une chambre secrète en sous-sol, prêt à être stockés. Il y a aussi « 404-ERROR » un type qui modélise sur un autre serveur et vient dans notre partie de temps en temps pour jouer avec les bugs du jeu : faire décupler la pousse des arbres par exemple et y construire une fois passé le niveau des nuages, d’immenses villages célestes.

Et après tout cela il faudrait revenir à la vie… retourner dans ce monde où tout est préfabriqué, prêt-à-porter, prêt-à-jeter, où tous ces connards d’employeurs nous demandent avant de travailler pour eux, une formation et un niveau qu’eux-mêmes devraient nous fournir… L’autoformation, je veux bien… mais dans trop de secteurs sans l’accès au poste et à la mise en situation, s’autoformer devient impossible. Pas d’accès direct aux machines, aux logiciels de traitement de données, à une clientèle particulière, des trucs capitaux qu’on ne retrouve pas dans les fascicules et hélas pas dans les jeux vidéo… Tant qu’on ne sera pas accompagné par des personnes qui ont gardé un soupçon de faire-savoir pour nous construire, nous aider, nous transmettre, et surtout nous laisser de la place… on est grillé. Que les gens dépensent leur énergie, leur argent, a s’y faire leur place, moi pas…

[…]

Extrait chapitre 7/partie 2 : Meursault

            A sept heures du matin, il fait à peine jour. Nous nous réunissons sur la place de la mairie, les joueurs de la fanfare s’apprêtent  un à un. L’Harmonie du village, est pour le moins hétéroclite : des hommes et des femmes de 7 à  77 ans, et même plus si on compte les croulants relégués au triangle et à la cymbale. Une première vague de locaux s’approche de mon oncle, mon cousin et moi pour nous dire bonjour « oh ! dit voir, on m’aurait pas dit que c’était Le Claude, je t’aurais pas reconnu » j’avais oublié cette fâcheuse habitude qu’ont mes congénères, à rajouter des articles définis devant chaque prénom ou surnom… comme si chacun était unique… Mon oncle Lothaire est nippé avec ses habit du dimanche, pantalon de costume en velours côtelé, ceinture à boucle rutilante, chemise blanche sur laquelle il a accroché la broche du comité en forme de grappe de raisin. Il  m’a emmené avec lui à la saint Vincent… La saint Vincent… cette espèce de fête paillarde réunissant les vignerons du comité,  un vestige, une breloque moyenâgeuse conservée depuis lors… Il m’y a trainé comme un montreur de bêtes et je me retrouve là, parmi ces individus qui m’ont vu grandir, et que je vois vieillis. Je dis « l’oncle Lothaire » mais c’est plutôt « Le Lolotte » comme l’appellent toutes ces visages rougeot qui lui servent d’ami. Par le passé il m’a déjà expliquer, à moitié ivre, le pourquoi de ce sobriquet pittoresque… c’était du temps où il faisait de la varappe avec ses potes d’armée de je sais pas quoi, et que  comme il était très bon pour faire lolotte quand il grimpait et que vu qu’il s’appelle Lothaire et bah c’est resté et que c’est comme ça que d’où ça vient… laborieux… Deux porteurs montent sur leurs épaules la statue en tilleul du saint Vincent, avec toute la tristesse et  l’ombre qui émane de ses traits profonds.

            Déjà hier dans le train ça me faisait bizarre de me dire que je revenais en Bourgogne… Depuis Lyon, je fixais a travers la vitre le paysage se dérouler avec la grâce d’un rouleau de PQ qui me serait tombé des mains. Feuille après feuille des petites villes provinciales se succédaient, les champs laissant place de loin en loin aux plaines et aux coteaux strié de vigne, la trame se resserrant ; puis tout d’un coup sans s’en être aperçu on est déjà de retour au bercail, au bout du rouleau… à Meursault… Meursault, ce petit village viticole en Côte d’Or… rien que de me remémorer son adage, sa devise, qui figure sur la page du journal communale, ça m’a collé une boule dans le ventre  » qui boit du Meursault, ne vit ni ne meurt sot… » tu m’étonnes, bourré on s’aperçoit moins du fait que les campagnes sont complètement délaissées économiquement, politiquement, socialement, au profit des provinces de canton, des capitales régionales, et de nos insulaire parisiens perdues sur leur îlot d’autosuffisance illusoire… boire, ça permet d’oublier qu’on a pas voix au chapitre… que chacun vit au bout d’une laisse attachée à un piquet de vigne d’une terre qu’il ne peut pas abandonner… des chèvres de Mr Seguin… et le jour où l’une d’elle décide de se casser, comme j’ai pu le faire, c’est direction la gueule du loup. Personnellement,  Meursault, ça me fait juste penser à la loque qui sert de héros dans L’étranger d’Albert Camus. Meursault, ce type froid,  inexpressif, distant, paumé au milieu de tout le monde, avec guère plus d’entrain que moi aujourd’hui parmi ceux que j’avais cru laissé derrière moi après m’être essayé à l’exode rural… Tout le monde attend des nouvelles du fils prodigue qu’on a envoyé à la ville faire ses études… et bien, ils ont intérêt à se préparer parce que les nouvelles elles sont pas fraîches…ouais,  je suis revenu en désespoir de causes ou plutôt d’effets… comme  entraîné par une grosse coulée de boue dévalant à toute vitesse de la montagne que je gravissais. Le décor se trouble, les autres victimes perdent leurs contours, on ne s’occupe plus qu’à garder la tête hors de cette merde, le nez bouché, en constante apnée, les bras tendus au hasard pour repousser les éventuels débris ramassé comme moi par le courant pour s’apercevoir que ce grand toboggan fécal m’a reconduit d’où je venait, dans cette fausse a purin ou j’ai vu le jour.

Le cortège des viticulteurs commence à avancer, la fanfare entame un hymne à la joie, le rythme de la grosse caisse se répercute dans mon ventre,  celui de la caisse claire dans mes tempes, l’air sent les gaufres qui nous attend  plus loin à la salle des fêtes pour le casse-croûte agrémenté de quelques litrons de vin blanc… le soleil  commence à s’élever pour répandre dans le ciel sa rougie, cette teinte vermeille qui augure les temps de pluies si on en croit les ancien qui parle à coté de nous dans la procession. L’envie de respirer à pleins poumons, une petite montée de tension…

on rentre tous bruyamment dans la salle des fêtes et on s’attable devant des assiettes ou s’entassent mollement plusieurs dizaines de gaufres. Je me met prêt de mon cousin qui a reconnu certain de ses amis, mon oncle lui va rejoindre les siens à une autre tablée. Les verres sont distribués. On me donne le mien  « et bah dis donc ! t’as poussé plus vite que la vigne ch’tiot ! » Les bouteilles se débouchent, on sert, vient mon tour et à une autre personne de m’aborder « alors ! C’est le retour au source Du Claude, comment qu’y va ? » Je bois la première gorgée… J’avais oublié ce verre matinal à jeun, le déploiement des arômes, la fraicheur… par contre on n’oublie jamais qu’on a appris à boire en famille, entre amis, aux fêtes de village,  de kermesse en mi-carême et on s’en trouve plus grand. Mon cousin, Bertrand lève son verre dans ma direction pour trinquer, il me fait un clin d’œil.

C’est lui qui est venu me chercher en bagnole à la gare de Beaune, la province la plus proche de chez nous… il ne m’a pas posé de questions chiantes à la « comment ça va ? » ou « quoi de beau? » il a respecté ma mine abattue et crispé d’anxio-dépressif, parce qu’il comprend très bien ce que je ressens…    Le fait qu’on vive mal la terre s’explique facilement, c’est que notre famille possède un vignoble, tout deux nous avons fuit la terre, chacun à notre manière ; moi à l’horizontal en m’exilant à Lyon pour mes études… lui à la verticale, en devenant cordiste et travaillant dans les hauteurs. Nous avons fait cela pour ne pas nous engluer dans cette vie, pour nous jugée toute faite, et par la même, plus courte,  vu ce qu’il nous aurait fallu boire pour sourire d’abord et juste résister ensuite. Et dire qu’enfant  on chiait dans le même pot… Il faut comprendre que les gens de la terre sont très particuliers… extrêmement paternalistes, à vouloir  coûte que coûte que vous repreniez le domaine, l’affaire familial pour la tenir comme bien des générations l’ont fait avant vous… ça ne les effraie même pas d’engendrer des enfants pour en faire des calques, des calques qu’ils sont déjà, et de se dire que  cinq générations ont vécu une seule et même vie. ça ne les effraie pas, c’est pire, je crois même que ça les rassure… ça à d’ailleurs été assez compliqué de partir d’ici, trouver une excuse valable pour ne pas décevoir les proches, garder un soutien financier pour les études… parce que les vignes ça rapporte pas tant. C’est cher d’entretien et vu le nombre de personnes  qui vivent sur un domaine on amasse pas l’or, mais puisque vous êtes considérés comme propriétaire de terre,  vos enfants n’ont  guère  le droit qu’à l’échelon zéro des bourses. Il vaut mieux être propriétaire dans l’immobilier parce qu’une terre cultivable, on la loue rarement si c’est sont gagne pain principale mais on y investi et on y travaille chaque jour, loin d’être rentier exception faite des grand noms du vin.

La fanfare redémarre, nous sortons de la salle… retour dans les rues du village, en défilé, direction l’église…le soleil frappe la montagne et ses flans… la montagne st Christophe… la montagne où vont finir tous les gens qui renoncent à la vie : pendus,  jetés dans un ravin ou une carrière, une balle dans la tête, ou encore dans une voiture avec le gaz ouvert pour s’asphyxier, les méthodes sont variées et selon les goûts de chacun. Ce qu’il y a de sûr c’est qu’à chaque fois qu’une personne du coin est portée disparue, on fait une battue. Une bonne partie des villageois se réunissent et parcourent la montagne en deux groupes, du nord au sud pour l’un, de l’ouest à l’est pour l’autre, 5 à 10 mètres d’espace entre chaque individu dans un quadrillage méticuleux cherchant sans espéré trouver là, le disparu… mais souvent on découvre un cadavre dans un état de décomposition plus ou moins avancé, et  qui a parfois déjà régalé tous les renards, sangliers, asticots et insectes du biotope. Les animaux de cette montagne doivent avoir le goût du sang humain… l’ironie du sort c’est que fréquemment ce sont les membres de la famille qui retrouvent leur disparu et en garde une image traumatique pour le temps qui leur reste à vivre… ça se passe aussi comme ça dans les villages alentours.

 Je reviens à moi, mes yeux accrochés sur les rainures qui descendent la montagne, les rangs de vigne… mon cousin m’adresse un regard complice. çà me rappelle toutes les vendanges qu’on a pu faire… lui aussi doit revoir défiler dans sa tête les grappes qu’on met dans les seaux,  les seaux qu’on verse dans les hottes,  les hottes qu’on vide dans la benne,  la benne qu’on borge au pressoir,  le pressoir qui extrait le jus du raisin, jus qui occupera les fûts, fûts qui élèveront le vin doux jusqu’ à maturité pour qu’il remplisse les bouteilles et qu’enfin le breuvage scintille dans les verres que nous partageons aujourd’hui. Ce raisin gonflé de l’eau qu’à extrait la liane vivace dont les racines  s’étirent  profondément, jusqu’à traverser la pierre, dans cette terre autant chargée de minéraux que peut l’être une cervelle de souvenirs… Humer, grumer,  cracher, toutes ses choses mécaniques qui reviennent vite en mémoire. On repasse devant le terrain de pétanque où j’ai goûté, regoûté et me suis dégoûté du marc de Bourgogne à n’en plus pouvoir vomir.

En y repensant choisir la voie des études c’était un peu Kamikaze… On devient vite l’intello qu’on ne comprend plus et qui fait peur. Pour les gens de ma génération c’est compliqué aussi… il y a ceux qui ne finisse pas le collège, qui travaille tôt et qui n’ont plus rien à voir avec vous, il y a ceux qui partent en pro au lycée et qui vous témoignent un mélange de jalousie et de mépris, alors que c’est ceux qui continuent les études supérieures comme Séverin, Catherine et moi à la fac qui sont plus sûr de finir chômeur.Je ne suis pas prêt d’être réaccepté comme ça. Les gens d’ici sont méfiants de l’intelligence, parfois lorsqu’ils se sentent inférieurs à vous. Ils se persuadent que vous méprisez le monde manuel et que vous les regardez, comme la sous couche de la société ; moi je m’en suis toujours foutu de leur avis, je ne méprise pas leur travail que je suis d’ailleurs incapable de faire, je n’ai juste aucune envie de passer le reste de ma vie à gratter le globe, d’un style plutôt gratte papier comme ils diraient eux. Non, Je les méprise pour tout ce qu’ils ont de conservateur, d’étroitesse d’esprit, et de non-remise en question, mais dans le fond ils sont comme les citadins : bloqués sur leur position… en revanche et de ce que j’ai pu expérimenté les ruraux sont clairement moins individualistes que les urbains. Il y aura toujours un oncle, un parrain, une marraine pour vous trouver un boulot de dépannage, ils sont prêts à vous préparer une chambre dans le foyer, prêts à mettre une rallonge à la table familiale ou à racheter un service avec plus d’assiettes afin qu’il  ne soit pas dépareillé et que vous  vous sentiez rejeté. S’ils peuvent paraître rustres et mauvais au premier abord c’est parce qu’  ils ont peur et qu’entre eux ils se protègent derrière un bouclier de clichés, de vérités toutes faites mais au combien sécurisantes quand on est loin de la capitale, des nouveautés et des réalités… modernes… C’est comme demander à un parisien pure souche, enfin… pur macadam, de vous raconter la campagne… y a de quoi rire. Ou encore mieux lui demander d’y vivre et à nous d’analyser le regard qu’il portera sur les autochtones… le vent souffle encore. Tous le monde cache ses mains dans ses poches. Au milieu des larmes que le froid nous fait  couler, j’en cache une de nostalgie… Quand je m’étais barré pour Lyon je voulais m’amputer une bonne fois pour toute de cette partie de ruralité qui gangrenait en moi et qui m’empêchait d’avancer par toute la force d’inertie qu’elle contient… Je voulais  être sûr que ma vie n’était pas celle-là… mais maintenant je ne sais plus…

Nous sommes devant l’église, dans l’ombre de notre clocher haut d’une soixantaine de mètres. Nous attendons pour passer la grand-porte et aller nous asseoir chacun dans nos travées, sur les bancs des fidèles. Du haut de sa tribune l’orgue  débute l’office.

[…]

Extrait chapitre 16/partie 4 : La Zone

Rougeaud, fatigué, ce type au visage porcin, emmitouflé dans sa chapka me parle, je crois. Une goutte tombe de son nez et dégouline le long de sa bouteille de rhum. J’ai mal au dos, je n’ai plus rien à boire, mes doigts de pieds sont congelés, je mange des tranches de jambon que j’ai volé dans la poubelle du petit casino.  Pour une fois, leur slogan : mon épicier est un type formidable, prend du sens. Un vrai chic type. Normalement et comme dans tous les commerces semblables, il est obligé de mettre de la javel en poudre dans ses conteneurs à ordures et l’asperger avec un jet d’eau, pour qu’on ne fasse pas les poubelles, qu’il n’y ait pas d’intoxication, que personne ne porte plainte…  Lui, il saupoudre les articles pour la forme,  ne pas se faire choper en cas de contrôle, mais surtout il ne les mouille pas.

Le jour où je suis allé chercher un café à la machine dans son magasin, il a dû comprendre ma situation à ma dégaine ou à mon odeur… Il s’est pointé vers moi, j’ai cru qu’il allait me jarreter comme les vigiles du Simply, du Caroufcity qui passent la balayette. On entend ce genre de propos sortir de la bouche des gérants, à chaque fois qu’ils demandent aux gros-bras de black désabusés de nous sortir du magasin que l’on squatte pour éviter le froid, ou de la devanture  dont on se sert en guise de parapluie. Ça fait désordre, et c’est pas très vendeur… Mais ce jour-là non… mon épicier formidable venait juste me dire que passer les 21h30, qu’une fois le magasin bouclé, nous pouvions prendre les articles jetés ; que nous ne risquions pas grand-chose car les dates de péremption, à l’exception des viandes, poissons crus et autres produits congelés, sont larges,  pour qu’aucun client ne se retourne contre la boîte.  Même les légumes nous pouvons les prendre, juste, éviter de les rincer pour que la javel ne pénètre la chair, seulement les éplucher, en prenant soin d’essuyer le couteau ou l’économe avec un chiffon sec…

Ça nous permet de manger à l’œil des trucs pas trop dégueu, comparés aux poubelles domestiques. La dernière fois, j’en étais à la troisième que je fouillais sans y trouver quoi que ce soit à becter, que des emballages de plats préparés appétissants ou des barquettes en polystyrène qui avaient dû accueillir un morceau de viande ou de poisson frais, des poches plastiques de légumes congelés… Ces packaging avec leurs suggestions de prestations qui font baver : des poissons panés détourés et collés sur un fond avec un bras de terre, un phare qui s’y dresse au bout, et l’océan à l’horizon ; des pennes à l’italienne, sur une table mise avec sa belle bouteille d’huile d’olive, où barbotte un bouquet d’aromates ; une julienne de légumes dans une assiette sur fond blanc et des petites ondulations rajoutées avec Paint pour nous faire comprendre qu’en plus d’être nourrissant, ça se mange chaud… Quand je suis tombé sur un reste de viande en sauce, jeté parmi d’autres ordures d’un sac que je venais d’ouvrir, j’étais résigné et je l’ai bouffé… mais en continuant à fouiller dans  cette même  poubelle dont j’avais été jusqu’à laper le plastique, j’ai trouvé des coton tiges et des serviettes hygiéniques usagées… j’ai failli vomir mais je me suis retenu de toutes mes forces pour ne pas crever la dalle après.

Notre nouveau plan à la supérette ça nous évite ce genre de déboire. Quand on va en course, comme on dit maintenant, on prend une brosse pour dé-javelliser nos articles. Nous, c’est comme ça qu’on passe la balayette. Mais le problème qui va bientôt se poser, c’est que trop de gens sont au courant de la combine, et qu’on aura bientôt plus assez pour se nourrir. Déjà aujourd’hui, je me suis battu avec un type pour une brique de lait ; à force de se l’arracher et de le serrer, le tétra pack a craqué au niveau de la jointure du bouchon et a coulé sur des concombres, des tomates, du coup foutus avec la javel qui commençait à mousser. Il a sorti une lame pour que je me casse et lui laisse le reste… j’ai pas défendu plus longtemps ma part de pitance….

À côté de moi, le type à la chapka se racle la gorge, crache un glaviot, on dirait presque un jaune d’œuf.  Je sais pas combien de temps encore je vais devoir attendre Justinien. Il est parti chercher une palette de bois dans l’arrière-cour d’une usine. Il voulait pas qu’on y aille à plusieurs, pour ne pas se faire remarquer des gens qui habitent la résidence mitoyenne, ils ont le coup de bigo aux flics facile. Alors j’attends avec mon gugus à la chapka. Une connaissance de Justinien. Un étranger, un géorgien je crois. C’est surement pour ça que j’imprime rien de ce qui me jacte… il se met encore une rasade de rhum derrière la luette.  Justinien rapplique :

– C’est bon, j’en ai repéré trois en état. Y a plus qu’à y retourner, on les prend vite fait et on se casse.

Alors on opère…

C’est la misère d’avancer avec une palette qu’on porte sur le dos. La cabane n’est pas trop loin mais avec cette charge j’ai l’impression qu’on va mettre une heure. Il s’agirait pas de croiser la police, on va encore se faire emmerder sinon… Surtout s’ils voient où on squatte, et comme Justinien a son abri de fortune depuis plusieurs années, il aimerait bien qu’on l’en déloge pas.  Il s’est posé dans un petit bois, sur une butte entre le campus d’une faculté et d’une ZAC, pas loin du périphérique. Une colline qui ne devait pas être pratique à aménager et c’est sûrement ce qui a stoppé la croissance de la ZAC.

Nous sommes dans une utilisation interstitielle du monde, ce qu’il y a entre des zones aménagées ou habitées nous l’exploitons ; la friche, le terrain vague, les petits coins de nature sauvage abandonnés… on s’en charge. Un espace que la conurbation n’a pas su voler à l’espace public, avant de le transformer en semi-public comme les terrasses des cafés qui nous empêchent de nous adosser au mur, ou de le changer en square, en parc à jeux, nous empêchant de nous allonger sur le sol. Cette zone, c’est nous qui nous en chargeons… On crapahute avec nos palettes. Justinien est devant, le géorgien le suit et moi complètement à la ramasse. En nage, ils posent leur charge au-dessus de la butte et m’aident à tracter la mienne. Puis on les traîne vers la cabane.

Construire son propre abri ; Just’ m’a expliqué qu’il avait mis du temps avant de se décider à faire ça, mais qu’il en avait eu marre au bout de quelques mois de dormir à la rue, dans des sacs de couchage, dans des halls de banque, des plates-bandes… même  avec une tente dans un endroit comme celui-là, autant avoir quelque chose de solide. Et faire ça c’était surtout pour pas devenir fou. Ça lui donnait autre chose à faire que de boire, un truc à entretenir, auquel faire attention, un vrai lieu de repli, un territoire. Déjà quand je vois ce qu’il picole aujourd’hui, je me représente mal ce qu’il pouvait engloutir avant… dix litres de rosé par jour selon lui… Quand j’ai écarquillé les yeux, en entendant ça,  il m’a répondu :

– Ça fait jamais que deux cubis de 5 litres, c’est vite bu…

J’imagine qu’il n’a pas tort, je tourne déjà à trois, quatre litres au bout d’un mois de rue…

C’est donc, une cabane en palettes. Six disposées en rectangle forment le sol, dessous une grande bâche pour isoler, des habits de laine bourrés et compactés entre les lattes, lattes  recouvertes de tapis de sol de camping, eux-mêmes cloués dans un alignement qui laisse imaginer le geste méticuleux. Les murs aussi sont en palettes. De la tôle ondulée a été vissée sur les faces extérieures. On a scié les planchettes intérieures pour les re-disposer perpendiculairement en étagères ou l’on peut tout ranger : bouffe, outils de bricolage debout dans des boîtes de conserve clouées par le fond, des pots de confitures et de moutarde remplis de vis et d’écrous. Le plafond est encore en palettes et maintenu avec des bouts de ferraille. Le mobilier est constitué du même matériau : une  table très basse, un sommier sur lequel sont posés matelas, couvertures, coussins. La totalité de cette structure est tenue par des piquets plantés au-dehors, à l’oblique ; le tout recouvert de plusieurs couches de bâches. Et pour que cet abri reste discret, que d’en bas on ne le voit pas, ultime précaution, la dernière bâche est vert kaki pour se fondre au mieux parmi les arbres…Tout son boxon il l’a piqué à droite, à gauche, ou acheté à Emmaüs.

J’ai demandé à Justinien s’il avait été menuisier ou charpentier dans une autre vie.

– Dans une autre vie, je ne sais pas, mais dans celle-là, j’ai été géomètre !

On se pose dans la cabane pour parler de ce qu’on va faire des palettes qu’on a amassées aujourd’hui. La première sera désossée pour faire du bois, la deuxième revendue demain à un gars qui fait du transport, genre pas trop légal, en les rachetant si elles sont estampillées Europe. Justinien ne lui a jamais trop demandé pour quoi… Et la dernière il me l’a donne. Je la range vers d’autres que j’ai récolté ces derniers temps pour qu’on me fasse aussi une bicoque.

Une dizaine variable de personnes vivent dans le coin, mais je ne les connais pas toutes. Certains sont des SDF comme nous, d’autres des gens de passage type punk à chien ou des immigrés clandestins qui, pour la plupart, rallieront Calais dans pas longtemps direction l’Angleterre. Y’en a un, un africain,  qui a été reconduit trois fois, un coup chopé en Espagne, et les deux autres à Calais ; et là, il recommence en espérant aller plus loin… je trouve ça complètement dingue d’avoir autant de détermination, d’être aussi obsessionnel et que ça pousse à faire toutes ces choses, tout ce chemin, à nouveau. Le gars à la chapka qui nous accompagne vit avec une autre bande de géorgiens qui parlent entre  eux, dans leur langue et même plus souvent dans une espèce de dialecte à base de sifflements. Justinien m’a expliqué que c’était des bergers et que c’est comme ça qu’ils communiquent de pâturage à pâturage, pour pas avoir à s’égosiller. A force de les entendre, il comprend même un peu, les bonjours, mercis, pas de quoi

Justinien trifouille dans ses affaires, prend des piles de pains au chocolat tout secs, les donne au géorgien qui, à l’entendre, s’appelle Slobodan, lui fait un signe de tête pour dire merci et s’en va.

Ma nouvelle vie me surprend de jour en jour et me fatigue. Pas une fatigue comme avant, une léthargie, un croupissement de l’esprit, non, une vraie fatigue physique ; à lutter contre le froid, la faim, à récupérer des litres et des litres d’alcool qu’on ingère. Je ne sais pas ce qui vaut le mieux… surement rien…