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L’Aidant et la Folie

est un recueil de poésies-témoignages sur la folie au sens large de pathologies mentales écrit du point de vue de soignants, d’aidants, d’accompagnants. Tranches de vie au travail, situations, réflexions. J’ai, pour écrire ce projet, réuni sur trois ans une somme assez conséquente de témoignages que j’ai trié puis fusionné et transposé sous forme de poèmes. La forme poétique me sert, avec les césures, à donner le temps de la réflexion sur certaines formulations ou pensées qu’on lit souvent en diagonale dans les témoignages en blocs quand ils ne sont pas entrecoupés d’avis d’experts ou de doctorants. À contrario de ces lectures de témoignages que j’ai souvent senties trop hachées ou sur interprétées ; j’ai voulu laisser différents « Je » s’exprimer, des « Je » artificiels que j’ai bien sûr recréés, anonymisés et poétisés mais en gardant leurs réflexions, sentiments et intuitions initiales. L’Aidant et la Folie est disponible au éditions Les Crocs Electriques

Je remercie également toutes les revues qui ont soutenu les débuts du projet :

certains Poèmes de la série restent encore inédits en voici quelques-uns :

Le zero

Il rentre dans les cuisines,
je me déprends de mon travail,
coupe la machine bruyante
pour l’entendre :

— Le zéro s’il vous plaît
— le zéro ?
— oui le zéro.
— le… rez de chaussée vous voulez dire ?
— non le zéro.

Je l’amène au self, là ou j’imagine
qu’il devait se rendre, vu l’heure ;
là ou chaque place est nominative.
Devant la sienne :

— c’est qui monsieur Magnain ?
— c’est vous monsieur Magnain.
— Je peux changer ?
— de place ?
— de nom… j’ai le droit ?

Je ne sais pas quoi répondre,
il baisse la tête, se perd en pensée.
Au loin, dans l’évier le robinet goutte.

D’un coup il se redresse :

— vous savez où est le zéro ?

 

Les caïmans

Il essaie de comprendre
d’où viennent ces tremblements
qu’il essaie de calmer
en allant lever de lourdes pierres
du jardin, qu’il porte au niveau
de sa tête et remet à leur place.
Il en a choisi plusieurs
dans un ordre précis
qui sont l’objet de son TOC.

Il essaie de comprendre
d’où viennent ses tremblements.

Il pense d’abord aux caïmans
qu’il avait vus pendant la guerre
à l’étranger et qui l’avaient choqué.

Il pense aux gens qu’il a tués
parce qu’ils ont tué son père.

Il pense au viol qu’il a subi
en prison.

Il finit par conclure
que cela vient à coup sûr,
des caïmans.
Rien que d’y penser
ça lui fait froid dans le dos.

 

Les bois du cerf

C’est un enfant énergique
avec de lourdes déficiences cognitives.
Quand il est heureux
il pousse un cri suraigu,
pose ses pouces
sur chacune de ses tempes
et fait frétiller ses autres doigts.

Une fois, nous sommes en voiture,
vision périphérique je le surveille d’un œil
même si la tirette de la portière
a été retirée de son coté
pour qu’il ne puisse la déverrouiller,
je suis stressé.

Lui, regarde le paysage qui défile,
a l’air content car il crie et fait son geste
qui me fait penser aux bois d’un cerf.
Il ne le fait que d’une main,
je m’inquiète d’où se trouve l’autre.
Braguette ouverte, il se masturbe.