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MediaPhi n°10

Les cariatides

Au premier souvenir
de mon commencement :
la vie sans homme.
Trois femmes lattées,
en standby, réprimées
chacune à leur manière,
en vrac :
par le boulot,
leurs ex,
les IVG,
l’alcool,
ma garde triphasée.
 
L’air renfermé d’un appart
engrossé
de quelques meubles
de famille
poncés, polis,
rattrapés
tant bien que
mal.
 
L’air renfermé d’un appart
dont on n’peut dire
qu’on le partage ;
ces batailles insistantes
pour conquérir
la place forte :
la chambre unique.
 
Et si par un soir plus morne
prenait l’envie de boîte de nuit,
de corps chancelants
mais chauds et rassurants…
se référer à
l’accord tacite,
néanmoins assez clair
pour qu’un enfant
le comprenne :
qui va à la chasse
au zob
dort dans le salon
ou bien au cagibi
sur le matelas pérave
d’un ancien lit
de garnison.
 
Au premier souvenir
de mon commencement :
la vie sans homme ;
du moins absent des champs
visuel et éducationnel.
Mais les grognements
derrière la cloison,
ces grognements
bandants
dans les corps ivres
de ma sœur,
ma tante
ou ma mère…
 
Moi, toujours garanti
de dormir au palace
contre l’une de ces chairs
douillettes et pulpeuses ;
avec, accrochés aux murs,
tous mes posters
de divinités grecques,
d’Athéna, Zeus, Hadès
et ceux de dinosaures .
Fasciné par la grâce
des ptérodactyles,
la vélocité
des raptors,
les fonds marins
d’âges reculés,
l’inutilité
du stégosaure.
 
Et parfois,
sommeillantes,
mes mains
balladeuses.
 
Maman,
le ptérodactyle,
toujours les ailes déployées,
les serres ouvertes en grappin
pour attraper sa proie
qu’elle fait crier longtemps
avant de l’engloutir
dans le silence.
Le matin,
elle s’envole au boulot
et vient se reposer
le soir,
un sac de courses sur le dos
pour nous donner la béquée.
 
Ma grande sœur,
le raptor,
jambe à la filandre sculptée
dont on sent le dessein,
le menu fretin
qu’elle fait taire
promptement.
Part tôt,
prend son bus
pour aller à la fac,
revient avec des notes
de bars, et de boutiques,
m’achète des bonbons
pour que je ne « l’ouvre pas »
 
Tata,
mon stégosaure,
reste tout le jour
à la maison
fumer ses cigarettes
qui puent l’eucalyptus,
roulées d’une vraie feuille
cousue de fil rouge :
des « Beedies »
m’a t’elle dit.
Quand certaine nuit
elle rentre avec un mâle
on ne les entend pas,
sauf parfois,
elle vomit.
 
Avant d’être affranchie
ma vie était maintenue,
quoiqu’on puisse en penser,
par ces femmes (sol/sord)ides ;
comme celles que j’ai vu,
perdues dans un Wiki
à l’entrée cariatide,
servir de colonne,
soutenant la structure
d’anciens temples ioniques.
 
Temple pour moi,
aujourd’hui effondré
dont je parcours la ruine,
le gravat, le décombre,
sans y trouver
dieux ou déesses ;
creusant au plus profond
sans retrouver
mes dinosaures.